AJE PRO placée en liquidation judiciaire

11 Juil 2015
L'association AJE PRO SAP basée à Pamiers en Ariège avait été placée en redressement judiciaire le 11 mai 2015. Deux mois plus tard, elle vient d'être mise en liquidation judiciaire.

Depuis un an, les salariées du service d'aide à domicile d'AJE PRO reprochaient à la direction un manque d'encadrement, des conditions de travail dégradées et les clients de l'association en ressentaient de plus en plus les effets. Ce scénario n'a malheureusement rien d'exceptionnel dans le secteur.

Quand un conseil général et les prud'hommes sont alertés par des salariés sur des conditions de travail non conformes, avérées ou non, une structure de services à la personne se transforme rapidement en une épreuve de rodéo pour sa direction. L'hostilité combinée de l'administration et des salariés s'avère le plus souvent le signe avant-coureur d'une liquidation. Nous avons déjà observé ce phénomène dans plusieurs associations et entreprises agréées de SAP. A chaque fois, l'histoire semble se répéter. Les premiers perdants à court terme sont les salariés eux-mêmes, qui perdent leur emploi et précipitent la perte d'emploi de leurs collègues.

Qu'est-ce que cette situation dévoile sur le marché ?

La législation des services à la personne va bientôt fêter ses 10 ans. Le plan Borloo avait été dévoilé début 2006. Avant cette législation, le marché était surtout porté par des associations et le travail au noir. Avec cette législation, de nombreuses entreprises privées ont été créées et celles qui restent, 10 ans après, apparaissent de plus en plus comme les grandes gagnantes de ce bouleversement. Les grandes enseignes nationales comme o2 ont développé des process qui fonctionnent et elles absorbent la demande du marché notamment par la disparition progressive de la multitude de petites associations et entreprises qui ont tenté leur chance sans parvenir à installer des processus de travail viables.

La formation du personnel, la qualité des outils de suivi, les moyens déployés pour l'encadrement des intervenants, les outils installés pour améliorer sans cesse la qualité du service et le suivi des prestations au domicile des clients ainsi qu'un effort important pour se déployer au niveau national représentent autant d'investissements massifs que les acteurs locaux n'ont pas les moyens de réaliser. Le paradoxe, dès le départ, a été installé par la législation elle-même : une structure agréée n'avait qu'à cocher 21 cases pour pouvoir proposer 21 métiers différents à ses clients. Une petite SARL de 2 salariés pouvait ainsi proposer une gamme de services extrêmement large. De même pour les associations, qui se mettaient à offrir aussi bien du jardinage que des auxiliaires de vie, du ménage ou de l'aide au bricolage. Les petites structures ont gagné en extension et perdu en précision alors que la stratégie des grands groupes a plutôt consisté à faire l'inverse : limiter le nombre de service mais les réaliser au mieux. Ainsi Shiva, o2 ou Acadomia n'ont pas choisi tout de suite de multiplier leur nombre de services, ils ont déployé des réseaux d'agences locales, mutualisé leurs moyens (process, communication, outils de suivi, CRM...) et formé leur personnel sur 1 à 3 métiers, voire 4 mais n'ont pas choisi de recruter des jardiniers et des auxiliaires de vie en même temps.

ADVF ou ADVS, un travail exceptionnel qui nécessite des dispositifs exceptionnels - et des moyens financiers

Les services qui relèvent de l'agrément qualité sont vraiment spécifiques. Les ADVF et ADVS sont souvent des personnes très dévouées dans leur travail et qui nécessitent en retour un dévouement de leurs encadrants. La formation continue, les primes sur salaires, le retour de la direction sur les conditions de travail, un encadrement réel sur les prestations suite aux historiques inscrits dans les cahiers de liaisons représentent des attentes claires des auxiliaires et assistantes de vie, parce qu'elles savent que le confort de leurs clients en dépend.

Lorsque les outils mis à disposition de ces salariés sont avérément insuffisants, ce qui se dévoile par l'expression net d'un mécontentement, il y a toujours urgence à instaurer de nouveaux process de travail. Et pour pouvoir mettre en place un système de primes et des CRM, il faut que la structure dégage les marges suffisantes. Le prix des associations est souvent nettement inférieur à celui des entreprises privées. Nous observons des différences extrêmement importantes : de 16,72 euros pour les associations à 26 euros de l'heure pour certaines entreprises, il existe un gap qui correspond in fine à la capacité d'adaptation de la structure. Celle qui facture 26 euros peut proposer des primes à ses salariés, recruter de nouveaux cadres et installer des outils de gestion performants. L'association ou la PME qui facture moins de 20 euros de l'heure aura nécessairement plus de difficultés à évoluer en ce sens. Une multitude d'autres éléments apparaissent dans ce fossé tarifaire. L'amplitude des horaires d'ouverture des bureaux notamment. Les agences agréées qui facturent plus de 22 euros peuvent réunir les moyens pour mettre en place un service d'accueil à des horaires élargis, quand d'autres, moins chères, ferment à 17h ou entre midi et 14h, voire les deux. Une agence fermée, c'est une communication qui se dégrade. Quand vous êtes auxiliaire de vie, que vous vous apprêtez à prendre votre service de garde de nuit et qu'à 17h30 les bureaux de votre entreprise sont fermés, c'est un petit détail qui peut créer une grande frustration, vous avez l'impression de travailler quand votre hiérarchie se repose. Quand vous avez reçu un email pour vous informer au dernier moment d'un changement d'horaire et que n'avez pas une permanence à joindre en soirée, après le travail ou avant le service de nuit, vous avez une véritable situation de crise à gérer et vous vous sentez seule.

Effectuer un travail d'auxiliaire de vie, c'est un travail collectif. Vous travaillez auprès d'une famille, le plus souvent auprès d'une personne âgée dépendante, vous collaborez avec du personnel encadrant, vous parlez avec le personnel médical (docteurs, infirmières), vous vous levez la nuit plusieurs fois, vos horaires sont parfois décomptés aux 2/3 si votre employeur considère que votre travail est resposable et non effectif, la responsabilité que vous engagez est énorme et votre salaire est proportionnel à ce que votre agence facture. Une association qui facture moins de 20 euros ne pourra pas vous payer 14 euros net de l'heure. Alors que vous en mériteriez au moins 20. Concrètement, auxiliaire de vie est un travail plus éprouvant que celui d'un président de la république mais le salaire n'est pas tout fait le même. Alors si la relation que vous avez avec votre direction n'est pas d'une grande qualité et que vous êtes plutôt dans une dynamique contentieuse, autant dire que le torchon brûle et que l'entreprise pour laquelle vous travaillez s'avance à grands pas vers la liquidation.

Nous souhaitons à tous les salariés d'AJE PRO le meilleur reclassement possible ou du moins la meilleure continuation possible. Et n'oubliez pas d'analyser, entre autres choses, le prix facturé aux clients de votre futur employeur, c'est un indicateur très fort de la viabilité de votre emploi. Dans la très grande majorité des cas, quand une association ou entreprise n'arrive plus à répondre favorablement à ses salariés, ce n'est pas réellement par manque de volonté de la direction, c'est presque toujours un manque de moyens. Or, en France, il est avéré que la collectivité à elle seule n'a pas les moyens de sauvegarde de l'emploi, seules les structures financièrement solides en disposent. Un coût horaire de 2 ou 3 euros de plus par heure génère au final une grande différence, il donne les moyens d'une meilleure cohésion sociale. La législation Borloo, avec ses avantages fiscaux et sociaux, avait été créée pour cela, précisément.


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